A l’occasion de la sortie en DVD du dernier film d’Alexandre Sokourov, « Alexandra », retour sur une œuvre qu’on ne peut célébrer sans faire affront à ce qu’elle occulte.
Si l’on voulait résumer un peu sommairement le processus à l’œuvre dans chaque film, on pourrait dire qu’on y trouve toujours grosso modo deux poussées constitutives, deux mobiles dominants : un mouvement de conservation – conservation du monde dans le film (mouvement du dehors au-dedans) – et un mouvement d’abandon, d’extériorisation – de l’intériorité de l’artiste au dehors du film (mouvement du dedans au dehors). Un double risque apparaît, dès lors que la balance se met à pencher d’un côté plus que de l’autre : risque de fossilisation dans le premier cas - chercher à conserver sans rien abandonner de soi-même, c’est faire travail d’archiviste et pas de cinéaste ; risque de gratuité et d’instrumentalisation du filmé dans le second - si on ne prête aucune attention à la terre dont on fait le champ, à qui l’on impose l’arbitraire du tracé, si on ne lui accorde pas la dignité d’une fin en soi, on court le risque de n’y faire pousser que de l’idéologie.
Le cinéaste russe Alexandre Sokourov n’a jamais caché son conservatisme, il en a même fait un postulat artistique : héritier d’une conception classique de l’art comme voie d’accès au divin, celui qui fut l’élève de Tarkovski affirme volontiers vouloir mettre dans son cinéma ce qui, à ses yeux, a déserté la peinture du XXIe siècle (les portraits figuratifs, par exemple). Ce parti pris singulier l’a amené maintes fois, au cours de sa carrière, à endosser le costume du pionnier, à défricher des sentiers inconnus conduisant parfois à des impasses magnifiques (la disparition de la perspective dans Mère & fils). C’est ce même parti pris qui l’a conduit, film après à film, à produire une œuvre singulière et inédite, se démarquant autant de la peinture que du cinéma qui l’a précédée. C’est peut-être encore ce parti pris qui, dans son dernier film, Alexandra, lui a insufflé l’audace de croire qu’il pouvait emprunter au cinéma son ancrage dans le présent, sa faculté à parler du monde d’aujourd’hui, en omettant de lui payer son dû en retour : la responsabilité du cinéaste devant ceux qui lui prêtent leur image, leur histoire, leur cause, sa responsabilité vis-à-vis de la matière qu’il ne recrée pas de ses mains, comme le peintre, mais qu’il ne fait jamais qu’emprunter.
*
Quoiqu’il soit difficile de quantifier exactement le degré de conservation et d’extériorisation présents au sein d’un film, force est de constater que les deux poussées constitutives du cinématographe ont toujours eu part égale dans l’œuvre de Sokourov ; ou en tout cas, que l’une ne s’est jamais imposée au détriment de l’autre. Et si tout regret du passé est aussi a fortiori un regret du futur, le cinéaste a tenu la gageure, par son inventivité formelle, de rendre le sentiment élégiaque de son cinéma indissociable d’un intérêt profond et fécond pour l’avenir - on pardonne tout aux artistes réactionnaires pourvu que leur art soit, lui, bel et bien rénovateur.
Ainsi, dans Le Soleil, le choix de filmer en numérique épousait idéalement le sujet du film : la confrontation entre les soldats américains et l’Empereur Hiro-hito après la capitulation des japonais à l’issue de la Seconde Guerre Mondiale. En lieu et place du choc des civilisations attendu, c’est l’effleurement de deux civilisations que Sokourov filmait avec une infinie délicatesse. Le support numérique, sans changer la modalité du regard, agissait discrètement sur la pelure du regardé, ouatait l’image d’un halo d’indétermination quant à sa teneur exacte ; abandon délibéré, peut-être, de la sacralité dont on investit parfois l’argentique, comme Hiro-hito abandonnait les habits trop amples du demi-dieu. Au sein du même film, le réflexe conservateur du verrouillage ménageait donc un angle d’ouverture à l’inconnu, à la terra incognita des nouveaux mondes.
Le même paradoxe apparent travaillait déjà L’Arche russe, où le support numérique était une condition de possibilité du projet : Sokourov avait choisi de tourner son film en apprenant que la nouvelle caméra de Sony pouvait filmer pendant plus d’une heure et demi en continu. Le concept du projet en lui-même, cependant, aurait pu surgir de l’esprit d’un conservateur de musée : cette balade en vue subjective et sans interruption dans les couloirs du musée de l’Hermitage témoignait déjà d’un net penchant du côté de la conservation pure, de la « trace filmée », culminant dans le fantasme du cinéma comme une arche de Noé des arts, à l’abri du temps. Le mouvement d’extériorisation, quant à lui, écopait de la portion congrue, réduit à exprimer l’angoisse du déluge. L’écueil du film éducatif, de la « visite interactive », n’était pas loin.
Oui, L’Arche Russe, aurait du nous mettre la puce à l’oreille. Son audace, son ampleur, sa beauté, sa valeur d’hapax, enfin, tout cela contribua peut-être à nous masquer ce déséquilibre, à nous dissimuler le germe insidieux dont Alexandra révèle aujourd’hui le funeste épanouissement.
*
Dès lors qu’on cherche à conserver quelque chose, dit-on, c’est toujours le signe que cette chose a déjà disparu. A la quête effrénée du « retenir » se mêle toujours plus ou moins la conscience taraudante de l’inéluctable, du désastre à venir ; aussi la position du conservateur ressemble-t-elle toujours plus ou moins à un écartèlement, aussi le conservateur est-il une pleureuse en puissance. Ce qu’il y a d’art dans chez lui ne tient que dans son aptitude à épaissir ses larmes pour leur donner une valeur propre, pour les faire exister par elles-mêmes et non plus relativement à leur objet. S’il y parvient, ses larmes se font œuvre : élégie, oraison funèbre, lamento… S’il échoue, si le miracle de cette transsubstantiation n’a pas lieu, alors son sang se transformera en eau de boudin, et on ne trouvera à la place de l’œuvre attendue qu’un épanchement ordinaire, une pleurnicherie comme on en essuie parfois au café du commerce. Naturellement, il y aura toujours des pleureuses plus adroites que les autres, qui déploieront toute leur adresse et leur ruse pour maquiller l’imposture, parfois même avec la plus grande sincérité. Aussi, pour séparer le bon grain de l’ivraie, pour discerner la vessie sous la lanterne, on exigera du spectateur toute l’acuité d’un regard, une vigilance redoublée et aussi, sans doute, une bonne dose d’intransigeance.
Ce qui nous avait poussé hier à applaudir Sokourov est précisément ce qui, aujourd’hui, doit nous conduire à désapprouver son dernier film. Ce que nous reprochons au cinéaste dans Alexandra, c’est d’avoir usé de l’efficacité rôdée de son art pour vendre au monde entier une position indéfendable et à peine assumée quoique constamment sous-entendue, une position on ne peut plus conservatrice puisqu’elle prône précisément le maintien des positions. Ce que nous reprochons à Sokourov, c’est d’avoir transposé dans la sphère du politique un conservatisme naturel inoffensif tant qu’il se bornait à la sphère du culturel ; c’est d’avoir fait d’une poussée régénératrice une force d’immobilisme, sclérosante dans le contexte de la Russie actuelle, irresponsable et meurtrière appliquée à la question du conflit russo-tchétchène ; c’est d’avoir transformé, en le changeant de milieu et de température, un bain revivifiant en bourbier nauséabond. Ce dont nous accusons Sokourov, c’est d’avoir couvert avec le même vernis d’élégiaque les choses qui nous manquent et celles dont il est grand temps de se débarrasser.
*
On a glosé à loisir sur la faculté du cinéma à traiter les génocides en creux, sans rien en montrer, par métonymie, ellipse, suggestion, déléguant l’horreur au hors-champ. Il faudrait aussi attaquer le versant opposé de la colline, la manière dont le cinéma, par ses moyens propres, réussit à occulter certains génocides, à les enrober d’un flou d’art vaporeux et commode ; la facilité avec laquelle il transforme l’inadmissible en invisible ; considérer la surface d’un film comme le tapis sous lequel la femme de ménage pressée dissimule la poussière.
La suggestion semble devenue chez beaucoup de cinéastes très sérieux, une seconde nature. A force de taxer d’obscènes toutes les images qui osent se frotter à montrer l’horreur, on en est venu à admettre que la fiction, sitôt qu’il s’agit de parler des génocides, perd sa valeur référentielle. Le débat autour du travelling de Kapo est devenu pour beaucoup une convention, un fait admis, au point qu’il donne parfois lieu à des mises en application très scolaires – récemment dans La question humaine, un écran noir avec une voix-off pour évoquer les camps de concentration. Personne ne remet en cause ce lieu commun, beaucoup au contraire, l’entretiennent avec complaisance, puisqu’il leur permet, ni vu ni connu, par une simple pirouette rhétorique, de faire passer leur frilosité pour de la pudeur.
Il est un autre principe du cinéma qu’il faudrait rappeler à tous les cinéastes de la suggestion : tout ce qu’on ne voit pas dans un film n’a potentiellement pas lieu. Tout ce qui est relégué dans le hors-champ, laissé au bon soin de l’imagination du spectateur, n’a d’existence que virtuelle, c’est-à-dire : ce qui n’apparaît pas dans le champ peut ne pas être. Dans un contexte politique, l’ellipse peut devenir le nid où couvent les négationnistes. Si l’on voulait se laisser aller à tâter du jargon euphémisant des diplomates, nous dirions des ellipses de Alexandra qu’elles sont « embarrassantes », qu’elles « posent problème ». Prisonniers du point de vue du civil, nous échappons aux exactions du soldat ; on en vient même à plaindre les bourreaux en les voyant rentrer fourbus du travail.
Il n’est donc pas absurde d’affirmer que le génocide tchétchène n’a pas lieu dans Alexandra. Faute de tchétchènes, peut-être : on leur a, en effet, substitué des jumeaux adoucis, les « Caucasiens », comme les appelle l’héroïne du film. Refuser le nom, c’est déjà dénier l’existence. De la même manière, vous entendrez rarement prononcé les mots « croates, bosniaques, albanais », dans un film de Kusturica ; et a fortiori, il y a peu de chance que vous y croisiez jamais le nom de « Srebenica ». A mots couverts, à demi-mot, on s’épargne les mots gênants, et il n’y a souvent qu’un pas de l’épure à l’épuration. Si on pointe ces lacunes, les cinéastes pourront toujours se prévaloir de suggestion, de subtilité, voire de licence artistique – mots sésames –. On peut leur reprocher ce qu’ils ont filmé, difficilement ce qu’ils n’ont pas filmé. Le travail de sélection qui fait l’art du cinéaste devient un travail d’éviction ; l’auteur ne conserve de la réalité que ce qui l’arrange, ce qui s’accommode avec sa vision, avec ce qu’il souhaite extérioriser. Si la vérité des faits peut invalider la vision du cinéaste, rendre son propos dérisoire, alors il ne lui reste plus qu’à trancher dans cette vérité, à l’adoucir, à la maquiller par tous les moyens que l’art de la suggestion met à sa disposition. Il y aura toujours des esthètes pour voir dans cette perte d’équité un gain de profondeur.
Ceux-là même qui tâchaient de faire de l’ellipse et de la métonymie des figures de style éminemment cinématographiques, d’y loger la dignité et la spécificité du cinéma en tant qu’art, se doutaient-ils, ce faisant, qu’ils fourbissaient les armes des cinépurateurs ? Qu’ils leur prémâchaient le travail en leur fournissant des excuses toutes faites ? Pour un travelling de Kapo jugé fâcheux, combien de morts dans les ellipses d’Alexandra, spoliés de leur droit à l’image ?
*
Sokourov avait toujours usé à bon escient de la licence d’amoralité qu’on réserve aux artistes, ce passe-droit qui leur permet de ne pas s’astreindre à la compromission du jugement. N’y avait-il rien de plus troublant que de filmer Hiro-hito comme un nouveau né découvrant le monde, Hitler comme un oisillon dans un nid d’aigle ? La caméra de Sokourov, en fouillant dans les hauteurs de Berghof, cherchait autre chose qu’une connivence morale avec son spectateur ; elle nous révélait que le Dieu sur sa montagne, celui que nos manuels d’Histoire nous apprennent à redouter, n’était qu’un petit homme grotesque et pathétique, un enfant gâté à qui on ne refusait plus rien, triste et seul dans sa tour d’ivoire ; ce faisant, elle désamorçait le réflexe civilisé, la possibilité du jugement (à quoi bon tirer sur l’ambulance ?). C’était à un tout autre spectacle qu’elle nous invitait à assister, en vérité : le spectacle de la conscience jalousant la matière immortelle et regimbant devant l’échéance de la mort. Ce que Sokourov cherchait dans ces belvédères du pouvoir, c’était avant tout un point de vue imprenable sur l’humain.
Mais dans Alexandra, la perspective s’inverse : ce qui faisait la grandeur de l’artiste devient le paravent du diplomate. La suspension du jugement n’est plus un geste artistique mais un recours politique. Quand on contemple ces visages de militaires russes, rustauds mais si pleins d’humanité et où se distinguerait presque la glaise originelle, quand on contemple ces visages avec le regard compréhensif et attendri d’une grand-mère, alors le fatalisme et la résignation prédominent : ce sont des enfants, comment cesser de les aimer ? C’est parce qu’ils sont humains qu’on ne peut se permettre de les exclure du champ du regard, de l’attention et du pardon, dit Sokourov. C’est précisément parce qu’ils sont humains que leurs actes sont impardonnables !, s’insurge le bon sens. L’hideux tour de passe-passe de Alexandra, c’est d’inverser la cause et l’effet, c’est de faire de l’humanité une excuse rétroactive alors qu’elle devrait toujours être une barrière préalable.
Quiconque ne condamne pas les actes du bourreau se retrouve dans son camp. Il est certaines situations où le retrait, la prudence et la distance sont impossibles ; ils deviennent la marque des collaborateurs. Sokourov en fait les frais, notamment dans une scène où son recul tourne à la condescendance involontaire : son héroïne tapote gentiment la joue d’un « Caucasien » en l’enjoignant à user de son intelligence, avant de l’abandonner à son incompréhension. La hauteur de vue, devient un surplomb écrasant : le sujet, vu du ciel, se noie dans l’ombre de l’observateur, dans l’ombre de ses fins. On aura reconnu l’écueil du penchant à l’extériorisation : dénier au sujet filmé sa dignité de fin en soi, le déformer en voulant le faire rentrer dans le cadre des vues du réalisateur, comme dans un lit de Procuste. Celui qui se tenait jusque là avec un équilibre de funambule entre conservation et extériorisation, réussit le triste exploit de tomber simultanément dans leur écueil respectif : il conserve dans l’ambre du cinématographe un statu quo meurtrier (fossilisation) et coulent l’image de ceux qu’il filme dans son discours douçâtre et chevrotant (instrumentalisation).
Mais cette déroute artistique ne coïncide-t-elle pas précisément avec la réussite du projet politique de Sokourov ? Ce que le cinéaste tente avec son dernier film, consciemment ou non, c’est de figer la poussée indépendantiste sur la bande, c’est-à-dire à la rendre par la même maîtrisable, domesticable, ne serait-ce que dans l’espace du film ; conjointement, il bricole une proposition de « cessez le feu » qui n’en dit pas assez pour être crédible ou neuve. Et pour cause : comme la majorité de l’opinion russe, Sokourov n’entend rien céder : il participe à l’effort de guerre, comme un brave petit soldat ; seulement il le fait à sa manière, avec ses moyens d’artiste.
Sans doute la déformation idéologique à laquelle il soumet la matière filmée est-elle moins vulgaire et ostensible qu’ailleurs. Dans la scène du jeune Caucasien sermonné, le visage de ce dernier n’est pas docile et béat, il reflète bien une incompréhension opiniâtre, un refus inexpugnable. Certes, une musique bondieusarde enrobe les plans et tentent de rabattre l’image sur le projet global – mais elle n’y parvient pas tout à fait : la singularité de l’idée incarnée par le Caucasien subsiste, résiste à l’instrumentalisation. On pourrait trouver lieu de s’en réjouir, on pourrait aussi s’en inquiéter davantage ; c’est cette couverture d’équité qui a suffi à tromper la vigilance de beaucoup de spectateurs attentifs, lesquels, face à un blockbuster militariste américain, auraient été sans doute plus méfiants.
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Comment l’évidence du double-jeu de Alexandra a-t-elle pu échapper à la majorité des spectateurs ? Peut-être le choix d’une grand-mère pour héroïne a-t-il grandement contribué à la réussite de la supercherie. L’idée redoutable du point de vue de la vieille-dame-digne-et-fourbue est à mettre à l’actif du stratège Sokourov : elle lui permet de tenir à distance les accusations de parti pris en posant sur les deux camps un même regard fataliste et résigné, en enrobant le tout dans cette sagesse naturelle qu’on prête spontanément aux personnes âgées et qui finit, ici, par engourdir toute velléité d’indignation. Filmons des vieilles, puisqu’elles, au moins, parviennent à pactiser – et gardons nous d’aborder les sujets délicats (« je n’ai pas osé lui poser la question » avoue Alexandra). Ce silence poli qui ne veut froisser personne, c’est celui du diplomate. Mais ce grand-écart pour ménager la chèvre et le chou, est non seulement tout à fait indigne d’un artiste – en bon lecteur des Evangiles, Sokourov devrait savoir que Dieu vomit les tièdes – mais c’est surtout, avant toute chose, une illusion politique qui ne règle absolument rien dans ce cas précis et dans laquelle, d’ailleurs, le cinéaste lui-même semble ne croire qu’à moitié – tous ses interviews esquivent adroitement son opinion sur la politique de Vladimir Poutine en Tchétchénie.
En vérité, le personnage d’Alexandra n’est qu’apparemment réconciliateur : c’est avant tout une arme de guerre, à sa manière. Sa ruse pour faire céder la résistance en vaut une autre : faire la morale aux assiégés, mais enrober celle-ci d’un mea culpa bien éploré pour faire passer la pilule. Arrogance du colon qui ne se contente pas d’écraser les colonisés mais qui, en plus, leur inflige l’ultime torture de ses repentances.
Surgit alors un nouveau paradoxe dans le cinéma de Sokourov : alors que les belvédères du pouvoir permettaient de constater l’écart entre l’idéologie et le réel, le point de vue insoupçonnable du moujik signe, dans Alexandra, un retour en force de l’idéologie. Non pas de ces idéologies qui s’avancent démasquées, par images arrêtées, univoques, et donc aisément identifiables ; mais une idéologie larvée, de celles qui, en sous-main, tendent une oeuvre, l’impulsent et, par la suite, se dissimulent dans ses replis, dans sa matière même, au point de la rendre inséparable d’un tenace parfum de corruption.
On pardonnera aux spectateurs de ne pas avoir reconnu ces effluves ; des odorats perçants ont été trompés. Partout dans le monde, de nombreuses personnes succombent physiquement à des traquenards de ce genre : les vieillards et les enfants, du fait qu’ils sont a priori insoupçonnables, font office de bombes humaines idéales pour les commanditaires des attentats suicides - récemment on a même vu ces derniers utiliser des handicapés, preuve s’il en est que toutes les images de l’innocence sont mises à contribution. Ces mêmes idéologies qui n’hésitent pas à massacrer les innocents sur des champs de bataille itinérants, continuent à les employer comme porte-drapeaux et symboles sur cet autre champ de bataille, celui de ce qu’on appelle aujourd’hui la « communication ».
La petite paysanne besogneuse a vieilli mais la Russie l’utilise toujours comme emblème ; quand elle sera morte, on trouvera probablement quelque utilité d’engrais à son cadavre. En attendant, son corps accuse le coup, se voûte sous le poids des symboles et des idéologies qu’elle dissimule dans la doublure de sa robe.
Preuve de la connivence et de la tendresse qu’elle continue à inspirer aux spectateurs occidentaux : dans un cinéma parisien, à la fin de la projection de Alexandra et à peine les lumières rallumées, deux octogénaires solidaires concluaient en se levant : « c’était très beau ».
Soyons de bonne foi : beau, le dernier film de Sokourov l’est assurément. Comme un gant de velours. #
Si l’on voulait résumer un peu sommairement le processus à l’œuvre dans chaque film, on pourrait dire qu’on y trouve toujours grosso modo deux poussées constitutives, deux mobiles dominants : un mouvement de conservation – conservation du monde dans le film (mouvement du dehors au-dedans) – et un mouvement d’abandon, d’extériorisation – de l’intériorité de l’artiste au dehors du film (mouvement du dedans au dehors). Un double risque apparaît, dès lors que la balance se met à pencher d’un côté plus que de l’autre : risque de fossilisation dans le premier cas - chercher à conserver sans rien abandonner de soi-même, c’est faire travail d’archiviste et pas de cinéaste ; risque de gratuité et d’instrumentalisation du filmé dans le second - si on ne prête aucune attention à la terre dont on fait le champ, à qui l’on impose l’arbitraire du tracé, si on ne lui accorde pas la dignité d’une fin en soi, on court le risque de n’y faire pousser que de l’idéologie.
Le cinéaste russe Alexandre Sokourov n’a jamais caché son conservatisme, il en a même fait un postulat artistique : héritier d’une conception classique de l’art comme voie d’accès au divin, celui qui fut l’élève de Tarkovski affirme volontiers vouloir mettre dans son cinéma ce qui, à ses yeux, a déserté la peinture du XXIe siècle (les portraits figuratifs, par exemple). Ce parti pris singulier l’a amené maintes fois, au cours de sa carrière, à endosser le costume du pionnier, à défricher des sentiers inconnus conduisant parfois à des impasses magnifiques (la disparition de la perspective dans Mère & fils). C’est ce même parti pris qui l’a conduit, film après à film, à produire une œuvre singulière et inédite, se démarquant autant de la peinture que du cinéma qui l’a précédée. C’est peut-être encore ce parti pris qui, dans son dernier film, Alexandra, lui a insufflé l’audace de croire qu’il pouvait emprunter au cinéma son ancrage dans le présent, sa faculté à parler du monde d’aujourd’hui, en omettant de lui payer son dû en retour : la responsabilité du cinéaste devant ceux qui lui prêtent leur image, leur histoire, leur cause, sa responsabilité vis-à-vis de la matière qu’il ne recrée pas de ses mains, comme le peintre, mais qu’il ne fait jamais qu’emprunter.
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Quoiqu’il soit difficile de quantifier exactement le degré de conservation et d’extériorisation présents au sein d’un film, force est de constater que les deux poussées constitutives du cinématographe ont toujours eu part égale dans l’œuvre de Sokourov ; ou en tout cas, que l’une ne s’est jamais imposée au détriment de l’autre. Et si tout regret du passé est aussi a fortiori un regret du futur, le cinéaste a tenu la gageure, par son inventivité formelle, de rendre le sentiment élégiaque de son cinéma indissociable d’un intérêt profond et fécond pour l’avenir - on pardonne tout aux artistes réactionnaires pourvu que leur art soit, lui, bel et bien rénovateur.
Ainsi, dans Le Soleil, le choix de filmer en numérique épousait idéalement le sujet du film : la confrontation entre les soldats américains et l’Empereur Hiro-hito après la capitulation des japonais à l’issue de la Seconde Guerre Mondiale. En lieu et place du choc des civilisations attendu, c’est l’effleurement de deux civilisations que Sokourov filmait avec une infinie délicatesse. Le support numérique, sans changer la modalité du regard, agissait discrètement sur la pelure du regardé, ouatait l’image d’un halo d’indétermination quant à sa teneur exacte ; abandon délibéré, peut-être, de la sacralité dont on investit parfois l’argentique, comme Hiro-hito abandonnait les habits trop amples du demi-dieu. Au sein du même film, le réflexe conservateur du verrouillage ménageait donc un angle d’ouverture à l’inconnu, à la terra incognita des nouveaux mondes.
Le même paradoxe apparent travaillait déjà L’Arche russe, où le support numérique était une condition de possibilité du projet : Sokourov avait choisi de tourner son film en apprenant que la nouvelle caméra de Sony pouvait filmer pendant plus d’une heure et demi en continu. Le concept du projet en lui-même, cependant, aurait pu surgir de l’esprit d’un conservateur de musée : cette balade en vue subjective et sans interruption dans les couloirs du musée de l’Hermitage témoignait déjà d’un net penchant du côté de la conservation pure, de la « trace filmée », culminant dans le fantasme du cinéma comme une arche de Noé des arts, à l’abri du temps. Le mouvement d’extériorisation, quant à lui, écopait de la portion congrue, réduit à exprimer l’angoisse du déluge. L’écueil du film éducatif, de la « visite interactive », n’était pas loin.
Oui, L’Arche Russe, aurait du nous mettre la puce à l’oreille. Son audace, son ampleur, sa beauté, sa valeur d’hapax, enfin, tout cela contribua peut-être à nous masquer ce déséquilibre, à nous dissimuler le germe insidieux dont Alexandra révèle aujourd’hui le funeste épanouissement.
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Dès lors qu’on cherche à conserver quelque chose, dit-on, c’est toujours le signe que cette chose a déjà disparu. A la quête effrénée du « retenir » se mêle toujours plus ou moins la conscience taraudante de l’inéluctable, du désastre à venir ; aussi la position du conservateur ressemble-t-elle toujours plus ou moins à un écartèlement, aussi le conservateur est-il une pleureuse en puissance. Ce qu’il y a d’art dans chez lui ne tient que dans son aptitude à épaissir ses larmes pour leur donner une valeur propre, pour les faire exister par elles-mêmes et non plus relativement à leur objet. S’il y parvient, ses larmes se font œuvre : élégie, oraison funèbre, lamento… S’il échoue, si le miracle de cette transsubstantiation n’a pas lieu, alors son sang se transformera en eau de boudin, et on ne trouvera à la place de l’œuvre attendue qu’un épanchement ordinaire, une pleurnicherie comme on en essuie parfois au café du commerce. Naturellement, il y aura toujours des pleureuses plus adroites que les autres, qui déploieront toute leur adresse et leur ruse pour maquiller l’imposture, parfois même avec la plus grande sincérité. Aussi, pour séparer le bon grain de l’ivraie, pour discerner la vessie sous la lanterne, on exigera du spectateur toute l’acuité d’un regard, une vigilance redoublée et aussi, sans doute, une bonne dose d’intransigeance.
Ce qui nous avait poussé hier à applaudir Sokourov est précisément ce qui, aujourd’hui, doit nous conduire à désapprouver son dernier film. Ce que nous reprochons au cinéaste dans Alexandra, c’est d’avoir usé de l’efficacité rôdée de son art pour vendre au monde entier une position indéfendable et à peine assumée quoique constamment sous-entendue, une position on ne peut plus conservatrice puisqu’elle prône précisément le maintien des positions. Ce que nous reprochons à Sokourov, c’est d’avoir transposé dans la sphère du politique un conservatisme naturel inoffensif tant qu’il se bornait à la sphère du culturel ; c’est d’avoir fait d’une poussée régénératrice une force d’immobilisme, sclérosante dans le contexte de la Russie actuelle, irresponsable et meurtrière appliquée à la question du conflit russo-tchétchène ; c’est d’avoir transformé, en le changeant de milieu et de température, un bain revivifiant en bourbier nauséabond. Ce dont nous accusons Sokourov, c’est d’avoir couvert avec le même vernis d’élégiaque les choses qui nous manquent et celles dont il est grand temps de se débarrasser.
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On a glosé à loisir sur la faculté du cinéma à traiter les génocides en creux, sans rien en montrer, par métonymie, ellipse, suggestion, déléguant l’horreur au hors-champ. Il faudrait aussi attaquer le versant opposé de la colline, la manière dont le cinéma, par ses moyens propres, réussit à occulter certains génocides, à les enrober d’un flou d’art vaporeux et commode ; la facilité avec laquelle il transforme l’inadmissible en invisible ; considérer la surface d’un film comme le tapis sous lequel la femme de ménage pressée dissimule la poussière.
La suggestion semble devenue chez beaucoup de cinéastes très sérieux, une seconde nature. A force de taxer d’obscènes toutes les images qui osent se frotter à montrer l’horreur, on en est venu à admettre que la fiction, sitôt qu’il s’agit de parler des génocides, perd sa valeur référentielle. Le débat autour du travelling de Kapo est devenu pour beaucoup une convention, un fait admis, au point qu’il donne parfois lieu à des mises en application très scolaires – récemment dans La question humaine, un écran noir avec une voix-off pour évoquer les camps de concentration. Personne ne remet en cause ce lieu commun, beaucoup au contraire, l’entretiennent avec complaisance, puisqu’il leur permet, ni vu ni connu, par une simple pirouette rhétorique, de faire passer leur frilosité pour de la pudeur.
Il est un autre principe du cinéma qu’il faudrait rappeler à tous les cinéastes de la suggestion : tout ce qu’on ne voit pas dans un film n’a potentiellement pas lieu. Tout ce qui est relégué dans le hors-champ, laissé au bon soin de l’imagination du spectateur, n’a d’existence que virtuelle, c’est-à-dire : ce qui n’apparaît pas dans le champ peut ne pas être. Dans un contexte politique, l’ellipse peut devenir le nid où couvent les négationnistes. Si l’on voulait se laisser aller à tâter du jargon euphémisant des diplomates, nous dirions des ellipses de Alexandra qu’elles sont « embarrassantes », qu’elles « posent problème ». Prisonniers du point de vue du civil, nous échappons aux exactions du soldat ; on en vient même à plaindre les bourreaux en les voyant rentrer fourbus du travail.
Il n’est donc pas absurde d’affirmer que le génocide tchétchène n’a pas lieu dans Alexandra. Faute de tchétchènes, peut-être : on leur a, en effet, substitué des jumeaux adoucis, les « Caucasiens », comme les appelle l’héroïne du film. Refuser le nom, c’est déjà dénier l’existence. De la même manière, vous entendrez rarement prononcé les mots « croates, bosniaques, albanais », dans un film de Kusturica ; et a fortiori, il y a peu de chance que vous y croisiez jamais le nom de « Srebenica ». A mots couverts, à demi-mot, on s’épargne les mots gênants, et il n’y a souvent qu’un pas de l’épure à l’épuration. Si on pointe ces lacunes, les cinéastes pourront toujours se prévaloir de suggestion, de subtilité, voire de licence artistique – mots sésames –. On peut leur reprocher ce qu’ils ont filmé, difficilement ce qu’ils n’ont pas filmé. Le travail de sélection qui fait l’art du cinéaste devient un travail d’éviction ; l’auteur ne conserve de la réalité que ce qui l’arrange, ce qui s’accommode avec sa vision, avec ce qu’il souhaite extérioriser. Si la vérité des faits peut invalider la vision du cinéaste, rendre son propos dérisoire, alors il ne lui reste plus qu’à trancher dans cette vérité, à l’adoucir, à la maquiller par tous les moyens que l’art de la suggestion met à sa disposition. Il y aura toujours des esthètes pour voir dans cette perte d’équité un gain de profondeur.
Ceux-là même qui tâchaient de faire de l’ellipse et de la métonymie des figures de style éminemment cinématographiques, d’y loger la dignité et la spécificité du cinéma en tant qu’art, se doutaient-ils, ce faisant, qu’ils fourbissaient les armes des cinépurateurs ? Qu’ils leur prémâchaient le travail en leur fournissant des excuses toutes faites ? Pour un travelling de Kapo jugé fâcheux, combien de morts dans les ellipses d’Alexandra, spoliés de leur droit à l’image ?
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Sokourov avait toujours usé à bon escient de la licence d’amoralité qu’on réserve aux artistes, ce passe-droit qui leur permet de ne pas s’astreindre à la compromission du jugement. N’y avait-il rien de plus troublant que de filmer Hiro-hito comme un nouveau né découvrant le monde, Hitler comme un oisillon dans un nid d’aigle ? La caméra de Sokourov, en fouillant dans les hauteurs de Berghof, cherchait autre chose qu’une connivence morale avec son spectateur ; elle nous révélait que le Dieu sur sa montagne, celui que nos manuels d’Histoire nous apprennent à redouter, n’était qu’un petit homme grotesque et pathétique, un enfant gâté à qui on ne refusait plus rien, triste et seul dans sa tour d’ivoire ; ce faisant, elle désamorçait le réflexe civilisé, la possibilité du jugement (à quoi bon tirer sur l’ambulance ?). C’était à un tout autre spectacle qu’elle nous invitait à assister, en vérité : le spectacle de la conscience jalousant la matière immortelle et regimbant devant l’échéance de la mort. Ce que Sokourov cherchait dans ces belvédères du pouvoir, c’était avant tout un point de vue imprenable sur l’humain.
Mais dans Alexandra, la perspective s’inverse : ce qui faisait la grandeur de l’artiste devient le paravent du diplomate. La suspension du jugement n’est plus un geste artistique mais un recours politique. Quand on contemple ces visages de militaires russes, rustauds mais si pleins d’humanité et où se distinguerait presque la glaise originelle, quand on contemple ces visages avec le regard compréhensif et attendri d’une grand-mère, alors le fatalisme et la résignation prédominent : ce sont des enfants, comment cesser de les aimer ? C’est parce qu’ils sont humains qu’on ne peut se permettre de les exclure du champ du regard, de l’attention et du pardon, dit Sokourov. C’est précisément parce qu’ils sont humains que leurs actes sont impardonnables !, s’insurge le bon sens. L’hideux tour de passe-passe de Alexandra, c’est d’inverser la cause et l’effet, c’est de faire de l’humanité une excuse rétroactive alors qu’elle devrait toujours être une barrière préalable.
Quiconque ne condamne pas les actes du bourreau se retrouve dans son camp. Il est certaines situations où le retrait, la prudence et la distance sont impossibles ; ils deviennent la marque des collaborateurs. Sokourov en fait les frais, notamment dans une scène où son recul tourne à la condescendance involontaire : son héroïne tapote gentiment la joue d’un « Caucasien » en l’enjoignant à user de son intelligence, avant de l’abandonner à son incompréhension. La hauteur de vue, devient un surplomb écrasant : le sujet, vu du ciel, se noie dans l’ombre de l’observateur, dans l’ombre de ses fins. On aura reconnu l’écueil du penchant à l’extériorisation : dénier au sujet filmé sa dignité de fin en soi, le déformer en voulant le faire rentrer dans le cadre des vues du réalisateur, comme dans un lit de Procuste. Celui qui se tenait jusque là avec un équilibre de funambule entre conservation et extériorisation, réussit le triste exploit de tomber simultanément dans leur écueil respectif : il conserve dans l’ambre du cinématographe un statu quo meurtrier (fossilisation) et coulent l’image de ceux qu’il filme dans son discours douçâtre et chevrotant (instrumentalisation).
Mais cette déroute artistique ne coïncide-t-elle pas précisément avec la réussite du projet politique de Sokourov ? Ce que le cinéaste tente avec son dernier film, consciemment ou non, c’est de figer la poussée indépendantiste sur la bande, c’est-à-dire à la rendre par la même maîtrisable, domesticable, ne serait-ce que dans l’espace du film ; conjointement, il bricole une proposition de « cessez le feu » qui n’en dit pas assez pour être crédible ou neuve. Et pour cause : comme la majorité de l’opinion russe, Sokourov n’entend rien céder : il participe à l’effort de guerre, comme un brave petit soldat ; seulement il le fait à sa manière, avec ses moyens d’artiste.
Sans doute la déformation idéologique à laquelle il soumet la matière filmée est-elle moins vulgaire et ostensible qu’ailleurs. Dans la scène du jeune Caucasien sermonné, le visage de ce dernier n’est pas docile et béat, il reflète bien une incompréhension opiniâtre, un refus inexpugnable. Certes, une musique bondieusarde enrobe les plans et tentent de rabattre l’image sur le projet global – mais elle n’y parvient pas tout à fait : la singularité de l’idée incarnée par le Caucasien subsiste, résiste à l’instrumentalisation. On pourrait trouver lieu de s’en réjouir, on pourrait aussi s’en inquiéter davantage ; c’est cette couverture d’équité qui a suffi à tromper la vigilance de beaucoup de spectateurs attentifs, lesquels, face à un blockbuster militariste américain, auraient été sans doute plus méfiants.
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Comment l’évidence du double-jeu de Alexandra a-t-elle pu échapper à la majorité des spectateurs ? Peut-être le choix d’une grand-mère pour héroïne a-t-il grandement contribué à la réussite de la supercherie. L’idée redoutable du point de vue de la vieille-dame-digne-et-fourbue est à mettre à l’actif du stratège Sokourov : elle lui permet de tenir à distance les accusations de parti pris en posant sur les deux camps un même regard fataliste et résigné, en enrobant le tout dans cette sagesse naturelle qu’on prête spontanément aux personnes âgées et qui finit, ici, par engourdir toute velléité d’indignation. Filmons des vieilles, puisqu’elles, au moins, parviennent à pactiser – et gardons nous d’aborder les sujets délicats (« je n’ai pas osé lui poser la question » avoue Alexandra). Ce silence poli qui ne veut froisser personne, c’est celui du diplomate. Mais ce grand-écart pour ménager la chèvre et le chou, est non seulement tout à fait indigne d’un artiste – en bon lecteur des Evangiles, Sokourov devrait savoir que Dieu vomit les tièdes – mais c’est surtout, avant toute chose, une illusion politique qui ne règle absolument rien dans ce cas précis et dans laquelle, d’ailleurs, le cinéaste lui-même semble ne croire qu’à moitié – tous ses interviews esquivent adroitement son opinion sur la politique de Vladimir Poutine en Tchétchénie.
En vérité, le personnage d’Alexandra n’est qu’apparemment réconciliateur : c’est avant tout une arme de guerre, à sa manière. Sa ruse pour faire céder la résistance en vaut une autre : faire la morale aux assiégés, mais enrober celle-ci d’un mea culpa bien éploré pour faire passer la pilule. Arrogance du colon qui ne se contente pas d’écraser les colonisés mais qui, en plus, leur inflige l’ultime torture de ses repentances.
Surgit alors un nouveau paradoxe dans le cinéma de Sokourov : alors que les belvédères du pouvoir permettaient de constater l’écart entre l’idéologie et le réel, le point de vue insoupçonnable du moujik signe, dans Alexandra, un retour en force de l’idéologie. Non pas de ces idéologies qui s’avancent démasquées, par images arrêtées, univoques, et donc aisément identifiables ; mais une idéologie larvée, de celles qui, en sous-main, tendent une oeuvre, l’impulsent et, par la suite, se dissimulent dans ses replis, dans sa matière même, au point de la rendre inséparable d’un tenace parfum de corruption.
On pardonnera aux spectateurs de ne pas avoir reconnu ces effluves ; des odorats perçants ont été trompés. Partout dans le monde, de nombreuses personnes succombent physiquement à des traquenards de ce genre : les vieillards et les enfants, du fait qu’ils sont a priori insoupçonnables, font office de bombes humaines idéales pour les commanditaires des attentats suicides - récemment on a même vu ces derniers utiliser des handicapés, preuve s’il en est que toutes les images de l’innocence sont mises à contribution. Ces mêmes idéologies qui n’hésitent pas à massacrer les innocents sur des champs de bataille itinérants, continuent à les employer comme porte-drapeaux et symboles sur cet autre champ de bataille, celui de ce qu’on appelle aujourd’hui la « communication ».
La petite paysanne besogneuse a vieilli mais la Russie l’utilise toujours comme emblème ; quand elle sera morte, on trouvera probablement quelque utilité d’engrais à son cadavre. En attendant, son corps accuse le coup, se voûte sous le poids des symboles et des idéologies qu’elle dissimule dans la doublure de sa robe.
Preuve de la connivence et de la tendresse qu’elle continue à inspirer aux spectateurs occidentaux : dans un cinéma parisien, à la fin de la projection de Alexandra et à peine les lumières rallumées, deux octogénaires solidaires concluaient en se levant : « c’était très beau ».
Soyons de bonne foi : beau, le dernier film de Sokourov l’est assurément. Comme un gant de velours. #
